Initiation à la généalogie à LARAGNE reportée au 12 décembre 2019

Lettre du Lieutenant Étienne Meyer à ses parents.
Article mis en ligne le 12 avril 2019
dernière modification le 13 avril 2019

par AGHA.

(Source : famille Gaillard/Pons de Saint-Martin-de-Queyrières.)

1er décembre 1914

Mes chers parents,

Étienne MEYER

Je vous ai envoyé hier une simple carte au lieu de la longue lettre que je m’étais promis de vous écrire parce que je voulais à tout prix que vous soyez rassurés si quelques bruits alarmants vous étaient parvenus. Nous venons en effet de donner un gros coup de bélier et il se peut que parmi mes blessés il y en ait qui soient dirigés vers l’hôpital de Briançon, qu’à la même date il s’y trouve des blessés de Saint Martin et on n’aurait pas manqué de vous rapporter que je n’étais plus de ce monde. Comme le relataient les journaux, nous avons été engagés le 28 et 29, et le 28 mes blessés sont partis du champ de bataille, persuadés que je dormais de mon dernier sommeil quelque part. C’est ce qui a été annoncé aux lignes arrière. Comment se fait-il qu’il me soit encore permis de vous écrire ? Je ne sais trop l’expliquer. J’ai vu dans cette journée ma dernière heure arriver et cependant je suis toujours debout. Sans manquer à la discrétion militaire, il m’est permis de vous donner quelques détails, je vais le faire : le 27 dans la nuit nous accomplissions une marche pour venir prendre position en face des lignes ennemies. Il s’agissait de faire un coup de main audacieux sur des tranchées, sur ces redoutables fortifications de campagne d’où jaillit la mort sous ses formes les plus horribles. A 7 heures, le 28 nous étions en place, en attendant l’action de l’artillerie, j’étais anxieux, non seulement pour moi, mais encore pour mes braves enfants, mes compagnons de 4 mois de lutte, ceux qui me restaient des diverses échauffourées et batailles que nous avons vues ensemble, anxieux aussi pour mes petiots, ces pauvres petits gars de la classe 14 incorporés depuis 6 jours seulement et qui voyaient le feu pour la première fois.

Comme dans les cas graves, j’avais le cœur serré en pensant aux horreurs qui allaient se dérouler. Malgré moi mes regards se portaient sur le verger que nous allions bientôt traverser sous le feu, la baïonnette haute, et déjà je voyais les pauvres corps inertes étendus les bras en croix dans le givre d’automne… Mais hélas !, j’étais loin de me douter à quelle boucherie nous allions courir !

A 8 heures, les batteries tonnent, le 75 avec sa voix sèche et méchante nous emplit les oreilles ; au loin le 90 le 120, le 155 Rimailho ébranlent l’air de leurs aboiements sourds et prolongés. Les obus sifflent au-dessus de nos têtes. Il me semble que mon âme m’abandonne pour les suivre dans leur course.

Bientôt l’artillerie qui a repéré raccourcit son tir, alors les obus s’abattent à 150 m puis à 100 m de nous. Les déflagrations sont tellement violentes que notre haleine devient courte. Nous ne respirons plus, tous les visages sont pâles. Je regarde mes hommes plus tendrement que de coutume. Je vais avoir avant l’assaut à me décider à sacrifier d’avance les 3 qui vont couper les fils de fer des tranchées allemandes. Couper les fils de fer ! Vous figurez-vous ce qu’il faut de courage et d’abnégation pour envisager une mort inévitable ? Couper cette défense métallique à 60 m des fusils allemands qui portent la mort jusqu’à 2400 m ? Je désigne mes 3 meilleurs, il faut que je puisse compter sur eux, ils ont tellement le pressentiment de leur fin qu’ils déchirent leurs lettres et laissent l’adresse de leurs parents. Pauvres enfants ! Maintenant les obus arrivent par rafales, nous sommes tellement assourdis que nos tympans nous font souffrir. Un instant je songe à sortir mes jumelles pour juger du tir de l’artillerie lorsqu’on nous fait dire qu’il faudra avoir du cran, que les Allemands sont en partie au village et non dans les tranchées. Je donne avec peine ces renseignements aux miens, aux 54 braves qui sont prêts à partir à mon signal. Alors, j’envoie mes 3 cisailleurs. Ils partent, mon âme saigne à les voir se détacher des autres. J’ai le pressentiment que je ne les reverrai plus jamais.

L’artillerie redouble de rage, puis se tait brusquement. Alors, notre ligne s’élance à l’assaut des tranchées qui se profilent sur le village fumant à 300 m de là. Il nous faut traverser le verger dont le sol est un pré uni comme un tapis de billard. Gare les balles, si les tranchées sont intactes nous avons de la malchance, La compagnie entière s’engage à fond, les 4 chefs de section entraînent la ligne, j’ai à ma gauche ce brave Mr de la Teyssonnière, lieutenant comme moi, Saint-Cyrien, noble, riche, je ne l’aperçois pas tant il y a de la fumée.

Nous voilà partis au pas de gymnastique. Personnellement, j’ai l’impression que les tranchées boches sont intactes et que notre artillerie a fait un tir trop long. Hélas ! Je ne m’étais pas trompé ! A peine nous avons fait 80 mètres que les Mauser crépitent. Je n’ose pas penser que la fusillade va être serrée sans quoi quelle misère ! Sous les premiers coups de feu, à 100 mètres des tranchées nous avançons encore d’une trentaine de pas. Puis tout à coup la tranchée Boche s’éclaire, les fusils s’alignent et une grêle de balles s’abat sur nous. Il en passe, il en passe de tous cotés, c’est horrible, ça siffle, ça miaule, sinistrement, les balles trop hautes coupent les branches des arbres qui nous tombent dessus ou s’enfoncent dans les troncs des pommiers avec un bruit sec qui fait mal. Quelques hommes déjà sont tombés lorsque tout à coup, ma ligne entière s’abat la face contre le sol : la terrible faucheuse des guerres modernes, la mitrailleuse a parlé. En un clin d’œil, j’ai jugé la situation désespérée. Nous n’avancerons plus et nous allons rester là sans pouvoir reculer, sous le feu des Allemands qui nous fusillent à plaisir. Au milieu des hommes tombés un trou d’obus allemand de 77 attire mes yeux. Je m’y enfouis la tête et ce que je puis dissimuler de mon tronc. Tout cela a duré 3 secondes au plus. La fusillade redouble. Je ne puis faire tirer, mes cisailleurs sont devant moi. Un sergent de ma section rampe vers moi et se range à mon côté puis un blessé puis deux. Nous voilà quatre dans un trou grand comme une lessiveuse de ménage. Alors, chose horrible, au milieu du crépitement et sous le tir ajusté des Allemands, mes hommes se mettent à hurler de douleur. Un de ceux que j’avais le plus souvent avec moi se replie avec des yeux agrandis par l’horreur. Il s’abat sur moi, j’essaie de l’allonger pour le dissimuler. Je lui parle, il ne me répond plus. J’ai les mains pleines de sang, de son sang tiède qui coule abondamment, ma capote en est ensanglantée, mon képi également. Mon pauvre gars ne répond toujours pas, je ne puis me décider à le panser. Je crains pour les autres blessés. Ses pieds sont presque contre ma joue, il est à plat ventre, son côté est perforé, la plaie est béante et horrible, j’ai bien peur que ce soit la fin. Je ne me suis pas trompé, sa jambe se détend, il pousse un petit cri et meurt. Alors je ne sais quelle faiblesse me saisit, je sens mes yeux se mouiller tant les cris des blessés redoublent. Je me rends compte que les Allemands s’acharnent sur les corps qui jonchent le sol, les cris redoublent, ce sont : aie, aie, mon dieu, mon dieu, Maman, maman ! Sur tous les tons, c’est odieux, c’est horrible et cela dure depuis une minute à peine, la mitrailleuse se remet à faire pleuvoir une averse de balles, le sol est déchiqueté, les blessés font une danse épouvantable sur le dos, sur le ventre, sur les mains. Je sens que c’est la fin pour eux. Les cris deviennent intolérables, je souffre comme un damné et cependant je n’ose pas me boucher les oreilles. Il me semble que j’expie en cet instant toutes les fautes commises en ma courte existence. Bientôt la fusillade cesse, les coups de fusil arrivent de moins en moins nombreux, le verger est un cimetière et je commande à une ligne de morts ! Deux blessés, un sergent, voilà ce qu’il reste de mes braves, de mes héros, de mes martyrs ! Je n’ose pleurer, je voudrais crier, crier tant je souffre, je me contrains à cause de mes deux blessés que j’exhorte à prendre patience. Il est 10 heures lorsque pour la 1e fois et avec quelle difficulté j’arrive à sortir ma montre de ma poche. Je mens à mes blessés et je leur dis qu’il est 2 heures de l’après-midi. Je creuse avec mes doigts le trou que nous habitons, je fais un parapet, mes pauvres ongles pleins de terre me font mal, mais je continue à travailler avec acharnement. Je pense que 8 heures nous séparent encore du moment où il nous sera peut-être possible à la faveur de l’obscurité de nous reporter en arrière. Je crains que mes deux blessés aient une crise de fièvre et qu’ils se mettent à remuer. Il en est un, surtout qui souffre horriblement, je crois qu’en plus de la plaie il a le bras cassé… si jamais nous faisons le moindre mouvement, les Boches vont s’acharner sur les agonisants voisins. Quelle tension, je ne sais plus ce que je fais, je n’ai plus de pensées. J’ai la tête vide…

A chaque instant, je sors ma montre. Dieu que les heures sont longues ! Alors je pense aux miens. Je pense à St-Martin, à mon enfance, aux souvenirs heureux de l’école, aux souvenirs plus rapprochés de l’adolescence, je pense à mon père, au désespoir qu’il aurait eu s’il m’était arrivé une balle en pleine tête ou en plein cœur. Et je me dis que la vie tient à bien peu de chose. Je n’ai, pour m’en persuader qu’à regarder tous mes pauvres enfants, mes martyrs étendus la face vers le ciel, tombés en héros par cette triste journée d’automne. Ainsi, il en aurait été fini de mon existence comme de celle de toute cette jeunesse française dont le sang rougit l’herbe du pré, sans ce trou d’obus qui s’est trouvé là juste à point ; à 9 mètres plus en avant ou plus en arrière, je n’aurai jamais pu l’utiliser. Alors je pense aux circonstances heureuses qui m’ont jusqu’ici porté bonheur et arraché à la mort. Je cherche à deviner quel est ce génie protecteur qui a étendu sa main au-dessus de ma tête.

A une heure de l’après-midi les boches se remettent à tirailler, je pense qu’ils ont vu sur la ligne, des blessés qui évanouis sont revenus à eux et que la souffrance oblige à se remuer. C’est qu’à la gauche des miens, les autres sections de ma compagnie se sont engagées et comme nous ont été arrêtées. Je n’ose pas penser à nos pertes tant cela me fait mal. Puis se mêlant aux Mauser, la mitrailleuse boche crache à son tour des centaines de balles. J’ai l’impression qu’elle a été déplacée et qu’elle nous prend d’enfilade. A tout hasard, je lève la tête pour me rendre compte, une averse de fer s’abat sur le sol nous couvrant de terre. J’ai compris ou j’ai cru comprendre. Les Boches ont installé la mitrailleuse dans le toit de la 1e maison du village. Alors je n’hésite pas, j’ai trop·à craindre la danse en perspective qu’ils nous réservent et ne songeant plus à notre propre sécurité et au risque de révéler notre emplacement je hurle le renseignement à la ligne arrière. Je demande à ce qu’on fasse tirer l’artillerie sur la première maison du village. A l’arrière, on fait demander de qui vient le renseignement, je me nomme et une heure après les obus français de tout calibre, tirés trop court nous aplatissent sous leur souffle. Bientôt par série de 9, 4, jusqu’à 8. Nous ne faisons plus attention à rien tant nous sommes abrutis. Nous ne pensons plus, nous ne sentons plus, nous sommes des amorphes. Enfin, on entend encore quelques coups isolés puis tout se tait de nouveau, il est 4 heures. Il fait un froid terrible, et un blessé que le bombardement a excité se met à hurler. Il jure comme un païen, il a la fièvre, le délire, puis il appelle sa mère. Je reconnais sa voix, c’est un des miens, un caporal. Il a une balle dans les reins, une balle dans la jambe et un bras cassé. Je l’appelle, il me répond. Je lui demande des nouvelles de ceux qu’ils commandaient : « Tous morts ! » J’ai hâte que la nuit vienne, mais le ciel qui a été couvert toute la journée s’éclaircit par endroits, le vent du sud souffle, la lune qui vient de se lever nous éclaire comme en plein jour. Quelle misère !

Enfin je profite d’un nuage qui voile la lune pour ordonner à mes blessés de se retirer en rampant. Les voilà partis. Ils sont sauvés, je fais relever mon caporal par mon sergent, je les renvoie à l’arrière. Quant à moi je reste dans mon trou avec un fusil et des cartouches prêt à tuer à bout portant le premier Boche qui s’avancerait. Je ne puis abandonner la ligne sans ordre. Un agent du Capitaine me dit de faire relier les éléments de tranchées que nous avons pu creuser. Relier les éléments de tranchées ! Qui donc les aurait creusées ces tranchées… Les Morts ! Je lui montre le verger et les cadavres étendus sur l’herbe sombre. Alors je reçois l’ordre de me replier. Le capitaine m’attend. Il m’apprend la mort de mon camarade La Teysonnière. Alors je n’y tiens plus et je pleure longuement, silencieusement, Mon capitaine s’est assis prés de moi, il me prend les mains. Quelle journée. Pour ma part il me reste 4 hommes de ma section, 3 blessés et un sergent. De ceux que j’ai entraînés en première ligne, pas un n’est revenu. Des 4 chefs de section je suis le seul qui m’en soit tiré. Mon camarade de la Teysonnière a 32 balles dans le corps !

J’ai tenu à vous envoyer ces impressions fraîches. Qui sait s’il m’aurait été donné de vous les faire connaître plus tard ? Impressions d’avant-hier, je n’ai pu les transmettre avant étant donné le danger, étant donné aussi mon état d’âme et d’esprit. Je suis encore un peu abattu et je souffre encore. C’est sans doute pour nous dédommager de la danse de la veille que ces sales têtes carrées nous ont bombardé et qu’il m’est échu à moi un éclat d’obus dans le bras. Le mal est insignifiant, je n’ai nullement songé à aller à l’arrière pour me faire soigner.

Je ne sais combien de temps encore on va nous laisser sur la position ni à quel moment l’attaque se produira de nouveau. Soyez persuadés en tout cas que si j’y reste, ma dernière pensée et mes sentiments affectueux iront vers vous comme ils iront vers Marylise, vers mon père et vers mes sœurs.

Je ne puis vous renseigner sur ce qui va se faire ; cette indiscrétion constituerait une indiscrétion de rna part et vous connaissez ma conception du devoir. Je vous écrirai plus tard dès que le danger deviendra moins proche. Comme il me sera, je crois impossible d’écrire pour M.L. (Marylise ?) ces impressions d’une journée inoubliable, je vous serai reconnaissant de les lui communiquer.

Je vais terminer là ma longue lettre en souhaitant la fin de la guerre et la victoire pour notre chère France et en vous assurant de mes sentiments les plus affectueux.

Je vous embrasse tous bien fort.

Étienne.

Recherche sur Mémoire des Hommes
Étienne MEYER est décédé des suites de ses blessures, le 05-05-1916 à Revigny-sur-Ornain (55).
Déclaré « Mort pour la France ».
Fiche « Mort pour la France » de Mémoire des Hommes

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